La Rouge pie de l’Est, race mixte de Haute Ardenne, est de retour !

Dans le cadre de nos réflexions sur les races bovines élevées en Wallonie, nous avons rencontré Mélanie Malzahn, éleveuse à Malmedy, ce dimanche 18 juin 2017. Une matinée d’information et d’échanges sur la Rouge Pie de l’Est, une race mixte adaptée à la Haute Ardenne sauvée in extremis de l’extinction. Et pourtant, cette race ne manque pas de qualités !

Témoignage de Mélanie Malzahn

Sauvegarde de la « La vieille rouge d’ici »

DSC_0335Mélanie s’est intéressée à la Rouge Pie de l’Est dans le cadre de son travail à la Fondation rurale de Wallonie. Son patron a un jour dit, par hasard : « Il n’y aura plus la vieille rouge d’ici ». Mélanie, intriguée, s’est renseignée sur cette race, alors considérée comme disparue. Après avoir pris de nombreux contacts en ferme, elle a pu identifier une cinquantaine d’élevages qui avaient conservé la Rouge Pie de l’Est, comptant un millier d’animaux, ce qui a permis de lancer une procédure pour la reconnaitre officiellement. Deux ans plus tard, à l’échéance d’un long travail en collaboration avec Gembloux AgroBioTech et l’Awé, la race est réapparue dans le catalogue des races présentes en Wallonie, sous le nom « Rouge Pie de l’Est ».

 

L’élevage de Mélanie

C’est en 2015 que Mélanie s’installe comme éleveuse en reprenant une ferme. Son choix va naturellement vers la Rouge Pie de l’Est, race mixte, rustique, valorisant bien l’herbe et produisant à la fois lait et viande. Les vaches sont en pâturage tournant pendant toute la belle saison. Mélanie n’a pas dû investir lors de son installation, profitant d’une vieille étable et de la laiterie déjà présente à la ferme. Elle va néanmoins prochainement construire une fromagerie afin de transformer le lait directement à la ferme. Mélanie possède 23 vaches dont 18 sont actuellement traites. 21 sont des Rouge Pie de l’Est pures. Elles ont chacune leur nom, chacune leur place dans l’étable où elles sont à l’attache pendant les mois d’hiver. Mais les vaches sortent également en hiver de temps en temps, si la météo le permet. Mélanie livre pour le moment son lait bio à la Laiterie Socabel. Si elle gagnait au Lotto… Mélanie n’agrandirait pas vraiment son troupeau. Par contre, elle investirait dans un séchoir afin de produire un lait de foin ! La qualité, et non la quantité.

Avantages de la Rouge Pie de l’Est

La race est bien adaptée au terroir de Haute Ardenne. Elle donne entre 5.000 et 6.000 litres de lait, et nécessite très peu d’intrants : la plupart des éleveurs donnent le minimum de concentrés. « Une tasse, juste pour qu’elles viennent à la remorque de traite, et c’est tout ! » dit une éleveuse présente à la rencontre. La Rouge Pie vit très longtemps : un éleveur possède une vache de 25 ans. C’est à partir de sa 5ième ou 6ième année qu’elle donne le meilleur d’elle-même. Si les Holstein sont en moyenne réformées vers 4 ans (2 lactations), les Rouge Pie le sont en moyenne à 10-12 ans. Economiquement, c’est un gros avantage. La race est très rustique, peu sensible aux mammites, métrites, boiteries, etc. Le vêlage s’effectue sans souci tant que le taureau choisi pour le reproduction n’est pas trop conformé.

La viande

La Rouge Pie de l’Est est aussi appréciée pour sa viande, qui est fort demandée par les bouchers (Verviers, Sourbrodt, Eupen…) et les consommateurs. La viande est persillée, plus grasse, bien adaptée à la maturation. Les bouchers viennent chercher les bêtes en ferme. La race tend à se spécialiser dans le lait ou dans la viande, mais Mélanie travaille à sauvegarder le caractère mixte dans son troupeau. Elle possède 5 taureaux de manière à adapter le choix des géniteurs. Les veaux mâles de 21 jours partent entre 250 et 550 euros (contre 50 euros en Holstein, quand ils ne sont pas simplement donnés !). Les vaches de réforme non engraissées sont valorisées entre 900 et 1.100 euros.

En 2015, suite à une rencontre avec la Fédération des Bouchers des cantons de l’est, une filière de vente de viande « Rouge Pie de l’Est » a été mise en place. Quatre bouchers de la région ont adhéré au projet dont un affineur qui propose de la viande maturée. Actuellement, une femelle par mois est écoulée en saison par ce canal. L’engraissement des taureaux n’étant plus dans les usages, l’offre ne suit pas la demande. Certaines boucheries comptent à terme proposer des taurillons à l’herbe, un produit encore plus « nature » qui aurait un caractère saisonnier. Les restaurants « Le Bistronome » et « La Menuiserie » de Waimes et « L’Air de Rien » de Fontin proposent également de la Rouge Pie de l’Est à leur carte.

Le lait

Le lait de la Rouge Pie est riche : il compte 38 de protéines et 40 de matières grasses, mais cela dépend beaucoup de l’alimentation. Les éleveurs de Rouge Pie de l’Est ont le projet de mettre sur pieds une fromagerie coopérative, avec le développement de deux sortes de fromages : l’un de type Comté, et l’autre à mettre au four. Un travail doit être réalisé pour leur mise au point. Le lait serait accepté à condition que le troupeau soit composé à 80 % de vaches Rouge Pie de l’Est. Existe-t-il encore du potentiel pour les fromages locaux ? Il semble que oui : les fromagers sont constamment en sous-production. Ils n’arrivent pas à répondre à la demande des consommateurs !

Débat

Race mixte : plus de vaches ? Plus de travail ?

Si les races mixtes produisent moins que les races spécialisées, faut-il en traire davantage ? Cette question a déjà été posée lors de la rencontre sur la Bleue mixte. Faut-il absolument viser le même litrage de lait en Rouge Pie qu’en Holstein ? La Rouge Pie permet une meilleure valorisation de la viande, ce qui augmente les rentrées financières de l’élevage. Par ailleurs, c’est une race demandant moins de frais vétérinaires et d’alimentation, et moins de travail. Moins de dépenses, moins de travail et davantage de rentrées par vache !


Complément : Historique de la race

Après la Seconde Guerre Mondiale, il fallait assurer l’approvisionnement de la population tant en viande qu’en lait. Ceci a favorisé les races bovines à double finalité, c’est-à-dire des races mixtes. On estimait que ce type d’animaux était le plus à même de répondre aux besoins des petites exploitations familiales qui représentaient la majorité des troupeaux. Ces races mixtes ne nécessitaient en outre pas l’achat de concentrés couteux ni une grande technicité des éleveurs. Le type mixte fut, dès lors, préconisé par des associations provinciales d’élevage. Dans cette période d’après-guerre, les animaux de rente sont élevés en race pure au sein de zones raciales. Deux races Pie Rouge de type mixte sont répertoriées : la Pie Rouge de Campine et la Pie Rouge de l’Est. En 1970, les Herd-Books provinciaux sont fusionnés en un seul Herd-Book national pour la race Pie Rouge mixte. On comptait alors environ 200.000 animaux de la race, point culminant des effectifs. C’est également à cette période que commence l’importation de taureaux Holstein, MRY (Meuse-RhinYssel) et Pie Rouge allemande.

Vers 1975, l’augmentation de la taille des troupeaux et la généralisation de la traite mécanique ont contraint les éleveurs de Pie Rouge mixte (PRm) à améliorer les caractéristiques fonctionnelles de leurs vaches, notamment au niveau de la taille et du pis.

Au cours des années 80, lors de l’établissement des quotas laitiers, les éleveurs de PRm ont également été fortement incités à améliorer le potentiel génétique de leurs vaches en vue de réaliser leur quota laitier avec le moins de vaches possible. Dès lors, l’utilisation de taureaux Red-Holstein devint plus populaire et les caractéristiques laitières ont, par conséquent, été améliorées au détriment de la musculature. De même, une autre partie de vaches PRm a été croisée avec des taureaux Blanc-Bleu Belge afin d’obtenir des veaux de meilleure conformation.

Au cours des années 90, une grande incertitude s’instaure sur le devenir de la race Pie Rouge mixte (PRm). Les éleveurs hésitent entre différentes solutions :

  • soit changer de race et acheter des animaux Holstein (généralement de robe pie noire dont le rendement laitier est plus important) ;
  • soit continuer l’holsteinisation de leur troupeau par croisement avec des taureaux Red-Holstein en vue de garder la robe pie rouge et le taux protéique du lait ;
  • soit utiliser des taureaux PRm ayant un certain pourcentage de sang Red-Holstein afin d’améliorer la production laitière tout en gardant une bonne conformation des animaux ;
  • soit l’utilisation alternative de taureaux PRm et Red-Holstein.

En outre, la race PRm n’arrive pas à se positionner face aux autres races. En effet, la production laitière est l’apanage de la race Holstein et la double finalité est une niche déjà occupée par certaines races françaises et la Blanc-Bleu Belge de type mixte. Il a été proposé de fusionner la gestion de plusieurs races rouges belges (Rouge, Blanc Rouge et Pie Rouge) mais cette proposition n’a pas abouti, en tout cas pour la conservation des races d’origine non holsteinisées. Finalement, les nombreuses pressions extérieures ont initié l’extinction de la race Pie Rouge mixte (PRm).


En savoir plus :


 

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