Petite histoire des vaches de chez nous. Hier, aujourd’hui… et demain ?

 


Au début était l’aurochs

J’examine la fresque peinte de couleurs chaudes sur cette roche glacée. Une silhouette familière de cheval, plusieurs dessins de cerfs aux bois immenses et densément ramifiés… Mais ce qui m’impressionne le plus, ce sont ces deux bêtes à cornes. Des aurochs. Ils ressemblent à nos vaches mais ont quelque chose de plus impressionnant. A la lueur de la flamme vacillante, ils semblent danser au milieu d’une scène de chasse. Mon regard se perd, mon imagination poursuit sa course. J’entends les cris de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs courant tout autour de l’arène, je vois les flèches fuser en direction des deux bêtes apeurées, je ressens même l’euphorie chez les hommes et femmes pour qui, à cette époque, tuer un tel gibier assurait pour quelques semaines la survie de la tribu. Mais qui étaient ces fabuleux animaux qui ont tant impressionnés nos ancêtres au point de stimuler leur talent artistique, dans cette grotte de Lascaux, entre 17.000 et 18.000 ans avant notre ère ?

Lascaux aurochs.jpg

L’aurochs, race disparue de bovidé, ancêtre de nos vaches actuelles, était un objet de fascination pour nos ancêtres. Sa taille est estimée à 1,8 mètre au garrot pour les mâles et 1,5 mètre pour les femelles (nos bovins actuels mesurent environ 30 cm de moins), et son poids, à près d’une tonne. Les aurochs sont pourvus de cornes impressionnantes, dirigées vers l’avant. Cet animal s’est éteint au 17ième siècle pour différentes raisons : chasse, réduction de son habitat et multiplication de maladies apportées par l’élevage des bovins domestiques. Il a récemment été reconstitué à partir d’une sélection de races bovines : l’aurochs de Heck actuel se rapproche de l’espèce originelle.

Domestication et premières sélections

Symbole de la force, de la virilité, de la vigueur ou de la fertilité, la vache et son ancêtre, l’aurochs, ont toujours fasciné les hommes. Preuve en est leur importance et leur représentation dans de nombreuses religions : déesse égyptienne Hathor, vache sacrée hindoue, culte du veau d’or… La bête suscite tant de curiosité et présente tellement d’intérêt pour nos ancêtres qu’ils sont parvenu à la domestiquer, 8.000 ans av. J.-C., au Moyen Orient puis en Inde. L’aurochs a, au fil des siècles, évolué vers nos races de bovins domestiques et zébus. Les bovins représentaient une source précieuse de lait, de viande, de cuir mais aussi une force de travail. La traction animale à l’aide de bovins était par ailleurs encore très présente dans nos campagnes au début du siècle dernier. Les bovins ont suivi les peuples dans leurs déplacements et se sont sédentarisés avec eux. Ils ont été progressivement sélectionnés dans les différentes régions pour arriver à une diversité d’animaux en termes de robes, de gabarits, de formes… Ces sélections étaient réalisées de manière simple : l’animal présentant les meilleures caractéristiques était utilisé pour la reproduction tandis que l’animal présentant des défauts (maladies, agressivité, mauvaise production…) en était écarté.

Hathor.png

Dans la mythologie égyptienne, Hathor est la déesse de l’amour, la beauté, la musique, la maternité et de la joie. Elle est représentée soit sous la forme d’une vache, soit sous la forme d’une femme avec des cornes de vache. Entre les cornes sont représentés le disque solaire et l’uraeus, cobra protégeant le pharaon de ses ennemis.

Traction bovine Berry

Traction bovine, illustration extraite de « Les Très Riches Heures du duc de Berry » au 15ième siècle. Au premier plan, un paysan laboure un champ de céréales à l’aide d’une charrue à versoir et avant-train muni de deux roues, le tout tiré par deux bœufs, l’homme les dirigeant à l’aide d’une longue gaule.

Un foisonnement de races bovines, actuellement en danger ou disparues

Progressivement, des races bovines sont nées aux quatre coins du monde, particulièrement adaptées au terroir (sol, climat, relief, végétation…) et aux pratiques agricoles locales. En Belgique, nous rencontrions encore, il y a moins d’un demi-siècle, la Campinoise, la Pie noire de Herve, la Pie noire des Polders, aujourd’hui disparues, hormis dans la mémoire de certaines éleveurs qui les évoquent encore avec nostalgie. La Pie Rouge de l’Est, encore considérée récemment comme éteinte, a été sauvée in extremis grâce à la complicité de quelques éleveurs de l’Est de la Belgique qui se sont entêtés à travailler avec elle malgré l’arrivée de races considérées plus productives. On croise encore aujourd’hui dans nos campagnes la Rouge de Belgique (race mixte autrefois appelée Rouge de Flandre occidentale), la Blanc-Rouge de Belgique et bien sûr, et la fameuse Blanc-Bleu belge (mixte et viandeuse). Cette dernière, particulièrement le rameau viandeux BBB, est prédominante en Wallonie où elle représente 85 % des vaches allaitantes et fait la fierté de nombreux éleveurs. Les autres races locales sont rares et menacées de disparition. La Holstein, originaire de Hollande, est la seconde vache-phare, représentant 85 % des vaches laitières. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Vache campinoise Rouge Pie.png

Vache de race Campinoise, éteinte.

 Hier, la révolution agricole et ses promesses

Nous revenons souvent sur cette période charnière, celle de l’après-deux-guerres qui a bouleversé nos campagnes et nos assiettes. Cette époque où l’on a souhaité moderniser les élevages, accroitre la production de lait et de viande pour nourrir la population européenne. Il faut dire que l’Europe connaissait encore, à ce moment, des périodes de disette et des épidémies. C’est aussi la période du progrès scientifique et technique qui a permis de réaliser des choses jusque-là inimaginables. Quelle fierté lorsque la recherche scientifique présenta la canule (vaches à hublot) permettant d’étudier finement la digestion des vaches et de mettre au point des aliments concentrés permettant un meilleur gain de poids. L’on entend encore, dans les documentaires des années ’70, les scientifiques annoncer qu’il en était fini de laisser paître les vaches dans les prés. « L’avenir est à présent à l’étable avec une ration bien déterminée de concentrés produits par l’industrie ». Quelle euphorie lorsque l’homme réalisa les premières inséminations artificielles, permettant enfin de se passer de la fougue masculine et des caprices amoureux des bêtes à cornes, et surtout, ouvrant la possibilité de s’échanger, aux quatre coins du monde, les semences de champions toutes catégorie de la race ! La révolution agricole, accompagnée par la naissance de la PAC, promettait de la nourriture pour tous, un meilleur bien-être des éleveurs, une maîtrise des aléas intimement liés à la matière vivante, à l’animal. Promesses tenues ?

Aujourd’hui, une prépondérance de races spécialisées hyperproductives

Le principal élément de cette révolution est le développement de races hyperproductives, spécialisées dans le lait ou la viande. L’Europe s’inspira largement du taylorisme et de la production de masse à la mode aux Etats-Unis, d’où proviennent notamment les premières vaches Holstein. Cette race, issue de la frisonne néerlandaises et transformée par la sélection américaine, est arrivée par bateau en Europe en 1966, rencontrant rapidement un vif succès auprès des éleveurs pour son incroyable capacité à produire du lait. Elle a remplacé, ou noyé par l’afflux de ses gènes via le croisement, les races mixtes et laitières locales.

Dans nos régions, son pendant dans le secteur viandeux est la Blanc Bleu Belge de type culard. Issue de la Bleue qui était une race mixte – et donc il existe encore des troupeaux de Blanc Bleu mixtes remis récemment à l’honneur – , la Blanc Bleu belge a été développée pour sa musculature puis, une mutation de type culard a été mise en avant pour en faire la race viandeuse « par excellence ». Elle obtient en effet un rendement record en viande et en pièces nobles notamment dans les pièces arrière. Le prix à payer pour une telle performance est le passage quasiment obligatoire par la césarienne, ce qui nécessite une surveillance importante des vêlages – qui ont surtout lieu la nuit -, est coûteux et l’objet de débats du point de vue éthique.

Un danger : la perte de diversité génétique !

Différentes races de nos régions ont disparu. Les éleveurs leur ont préféré les hautes productrices et ont soit changé leur troupeau, soit effectué des croisements de leurs vaches avec des taureaux de race hyperproductive, noyant progressivement et irrémédiablement les gènes de la race initiale. D’autres races doivent leur survie à quelques éleveurs, mais pour combien de temps ? Le patrimoine génétique de nos bovins, pourtant riche de milliers d’années de coévolution entre l’animal, l’éleveur et son environnement, s’est appauvri en quelques décennies.

Cette perte de diversité génétique ne se cantonne pas à nos races locales, elle touche aussi le duo Holstein – BBB. En effet, dans l’exultation qui a touché le monde agricole à la période où l’insémination artificielle « rendait tout possible », on a oublié quelques temps les lois de notre mère nature. Des taureaux exceptionnels ont été utilisés intensivement pour produire du sperme qui a inondé la planète entière. Starbuck, taureau Holstein canadien, a donné naissance, via l’insémination artificielle, à des centaines de milliers de veaux dans le monde. Sa carrière a duré 19 ans… Mais ce n’était pas encore assez. Deux ans après sa mort, un clone, Starbuck II, a été créé pour poursuivre la production de semences pendant encore 10 ans. Finalement, Starbuck est considéré comme le taureau ayant eu le plus d’impact dans la population bovine à l’échelle mondiale. Cette carrière et celle d’autres taureaux laisse une consanguinité importante dans nos élevages, à l’origine de malformations et de tares. Ce n’est que depuis quelques années que le monde agricole a réellement pris conscience de ce phénomène et mène une sélection raisonnée sur les reproducteurs en considérant leur ascendance.

Et pourtant, le monde agricole souhaite encore et toujours accélérer le processus de sélection. Une nouvelle technique a vu le jour dans nos fermes : l’implantation d’embryons. On parvient aujourd’hui à provoquer des ovulations multiples chez les vaches, ce qui permet d’implanter chez des vaches porteuses les embryons de vaches hautes productrices, multipliant son pouvoir de reproduction, usuellement limité à un veau l’année. N’est-ce pas encore de quoi augmenter les risques de consanguinité dans nos troupeaux ?

 

starbuck

Starbuck, taureau canadien utilisé en insémination artificielle dans les années 1980’ et 1990’ : 200.000 filles dans le monde, 685.000 semences vendues dans 45 pays, 25 millions de dollars de revenu issus de ses 19 années de vie. Il a été cloné quelques années après sa mort pour poursuivre la production de semences bénéficiant de sa génétique exceptionnelle.

Une recherche d’autre chose…

De nombreux éleveurs, notamment en bio, se sont dirigés vers d’autres races afin d’y trouver davantage de rusticité, une meilleure santé, une longévité plus importante, et aussi, une meilleure qualité de production. Il faut dire que la Holstein souffre souvent de surmenage et que la BBB est limitée par ses césariennes, limitées à 30 % en bio. Leurs problèmes de santé sont multiples, issus d’une sélection qui a voulu aller trop loin. La viande bleue ne bénéficie plus forcément de l’engouement d’antan. De nombreux consommateurs cherchent davantage de goût qu’ils trouvent dans les races persillées étrangères. Les races mixtes sont reconsidérées, remises en avant. Quelles races bovines aurons-nous dans nos élevages demain ? Une question investiguée par Nature & Progrès dans le cadre de son projet « Echangeons sur notre agriculture ».

Rejoignez-nous lors des prochaines visites de fermes sur ce sujet !

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